Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

2008-11-19T18:23:00+01:00

BULLE

Publié par Philippe Delerm

Extrait de

Le Buveur de Temps

Philippe Delerm

Editions Du Rocher
















Aquarelle de
Jean-Michel Folon©

 

Oui, c’est moi dans la bulle, à la surface du papier glacé. Votre main passe sur le livre, caresse le mirage, et ne dérange rien. Je suis dans la couleur du jour ; une aube imperceptible, ou bien peut-être un soir ; dans cette nuance idéale des premières pages : le rose informulé, tremblant, de tout ce qui commence, et d’avance le bleu voilé d’une mélancolie légère –il est toujours très tard dans le premier matin du monde. Mais vous avez tourné la page, écarté doucement le rideau froid de l’apparence, et je vais naître au monde ; il suffit d’un regard.


Je suis bien dans ma bulle. Bien ? Le mot résonne étrangement sur les parois de ma planète ; il est monté de votre terre en ondes chaudes, c’est vous qui l’avez suggéré. Enfin vous êtes au bord de me parler. Moi depuis si longtemps je vous regarde, à travers le grand voile. J’attendais. Je préparais en moi la douceur infinie de votre geste. Vous écartez le voile, et je suis presque là. Je vous connais. Vos rêves en mouvement, vos peurs, vos espérances, à l’ombre effrayante et magique de cet élan qui vous possède, et que vous appelez le temps. Je devine un peu son pouvoir, mais je ne recevrai jamais de lui la vie, la mort, le fil inexorable d’un destin. Effleurer seulement son bonheur, sa blessure ; voilà sans doute mon désir secret.


La bulle flotte dans l’espace et grandit lentement vers vous. Lenteur, silence, transparence : le monde d’où je viens vous fait envie, je crois. Je lis dans vos regards ce rêve d’un sommeil flottant dans la lumière. Mais vous le gardez pour plus tard, et passant devant le tableau vous dites simplement « c’est beau », en prolongeant ces mots pour plonger dans mon ciel une seconde. « C’est beau, très beau », et puis vous allez repartir. La beauté ne vous suffit pas. Vous avez tellement mieux qu’elle. Ce vent qui vous possède et que je comprends mal, ce besoin de bouger, d’aller vers autre chose. Pourtant, vous êtes entré dans le musée pour arrêter le temps. Tous les tableaux, comme le mien, dans cette pièce fraîche à l’ombre de l’été vous réclamaient l’oubli. Vous vous êtes arrêté. Vous avez pressenti l’éloignement de mon appel, au-delà du désert de sable. Et vous écartez le rideau. Votre soif secrète et la douceur de votre main ont tourné la première page, et commencé l’histoire d’un personnage différent. Je suis bien dans un cadre, c’est bien le début d’un romaN. Mais je vous donnerai la courbe de ma bulle, le centre lent de mon regard, les gestes gourds de mon corps effacé pour mieux se couler dans l’espace, ne rien comprendre et ne rien pénétrer, pour mieux se fondre et regarder.


Ne vous méprenez pas. Malgré mon espace ovoïde, mon corps informulé, je n’ai rien d’un fœtus. Je ne viens pas d’un autre monde par la chair et le sang ; aucune hérédité ne m’impose un projet, des limites. Non, si je viens au monde, c’est un peu comme dans le poème de Supervielle, vous savez :


« Il vous naît un oiseau dans la force de l’âge
En plein vol et cachant votre histoire en son cœur
Puisqu’il n’a que son cri d’oiseau pour la montrer. »


Voilà, c’est ça. Je suis un ami inconnu. Je viens sur terre pour nouer entre nous ce lien fragile qui n’a pas de nom. Pas encore. Amour, amitié, tendresse, les mots sont codifiés, pour un usage et des rapports précis. Mais entre nous, ce sera bien plus vague.


J’étais bien dans ma bulle. Je le sens maintenant à la fraîcheur de l’air d’ici, qui brûle un peu ; l’air de ma planète était parfait, il n déchirait pas la poitrine, ne donnait pas envie de bouger, de changer. C’était un long sommeil, les yeux ouverts dans les eaux du soleil. C’était la solitude aussi, mais je vous regardais. Êtes-vous bien sur terre ? Excusez-moi. Êtes-vous bien, sur terre ?


Votre réponse est un silence, l’ébauche d’un sourire au coin des lèvres. J’aime bien ce silence, où je sens quelques gouttes de temps pur à la tristesse douce-amer. J’aime bien ce sourire, l’humour est la pudeur des jours –vous êtes tellement civilisé.


source internet :
http://pagesperso-orange.fr/mondalire/fatext48.htm

Voir les commentaires

commentaires

souvienstoi 20/11/2008 12:46

Etre dans cet univers  er rêver...Tel  est le simple  bonheur....Baisers magiques!

Domi 20/11/2008 18:04



C'est un univers que j'adore, un vrai petit moment de bonheur c'est vrai kiss tous doux



Fabienne 20/11/2008 11:59

Moi il m'arrive de m'enfermer dans cette petite bulle de silence pour me ressourcer et me remettre en accord avec moi-même ...Gros bisou ma Domi j'espère que tu vas bien

Domi 20/11/2008 18:00



Je vais merveilleusement bien ma chère Fabienne, j'ai une bulle également où j'aime me retirer de temps à autre pour me ressourcer et ça fait un bien fou je
t'embrasse à très bientôt



Linda et Picasso :0079::0071: 20/11/2008 10:46


Gros bisous et belle journée méme si ici un brouillard d'hiver est présent

Domi 20/11/2008 17:57



Nous aussi dans le sud est nous avons du brouillard bisous ensoleillés alors



christel/seuleaumonde 20/11/2008 10:11

bisous du jeudi, christel

Domi 20/11/2008 17:54



Bonne soirée gros bisous



:0014::0010:dom:0075: 20/11/2008 08:41

Un peu de rêve ... ça fait du bien.Bon jeudi, dans la grisaille ... Bisoux. dom

Domi 20/11/2008 17:52



Oui c'est vrai que l'occasion de rêver est rare avec cette grisaille bisoux



Girl Gift Template by Ipietoon - Hébergé par Overblog