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2006-03-07T00:00:00+01:00

TROIS PETITES VIEILLES SUR UN BANC

Publié par Jean RAY (CONTES DE SORCIERES ET D'OGRESSES)

Pour ce conte, âmes sensibles s'abstenir ....

Monsieur Tim Merrywater ne pouvait se souvenir en quelle journée les trois petites vieilles étaient venues s'installer sur le banc, en face de maison. Il habitait Golden square, ou du moins une enclave de ce minable jardin public, d'où il avait vue sur un bout de pelouse, un tronçon de haie vive et un banc.

"Il me semble qu'elles sont là depuis toujours" se dit-il un matin après avoir fait sa barbe et en s'apprêtant à savourer son chocolat et ses tartines grillées. Au fait, elles n'y étaient assises qu'après la méridienne, mais jamais il ne les avait vues arriver, ni même partir. Aux premières ombres du crépuscule, le banc était vide.

"Il est vrai, se dit Merrywater, qu'à midi sonnant je prends mon lunch dans Beak Street, et que je m'attarde à converser avec le patron du grill-room, qui est un homme de commerce agréable. Le soir... euh... euh... je ne sais pas ... d'ailleurs, je ne suis pas installé à demeure devant la fenêtre, et puis... cela n'a aucune importance."

En ce disant, il faisait un accroc à la vérité et ne l'ignorait pas, car la sempiternelle présence des trois petites vieilles faisait naître en lui une obscure inquiétude.

"Quand il pleut à verse, sont-elles là ?" s'était-il souvent demandé, pour reconnaître ensuite, avec un malaise évident, qu'il n'avait jamais essayé de s'en rendre compte.

"Quand le baromètre descendra en vitesse vers pluie et grand vent, je ne tarderai pas à le savoir !"

Mais, lorsque le temps était revenu au beau fixe, il s'écriait avec colère, sinon avec un peu de désespoir :

"Hier il a plu à torrents, le vent enlevait des tuiles aux toits et je n'ai pas pensé à regarder si elles étaient là... C'est... c'est à ne pas croire !"

Il lui arrivait de déposer sa pipe ou son livre pour les espionner derrière les rideaux et il avait fini par leur donner un nom qui, selon lui, seyait à chacune de leurs personnes : tête de couleuvre, à la cause de la tête étirée en longueur et de la peau visiblement squameuse de la première ; Pleine Lune, en raison du large visage lunaire et du ventre ballonné de sa voisine ; quant à la dernière... brr... il avait frémi en l'appelant la Larve. M.Merrywater était un bon gros célibataire, du bel âge mûr, qui vivait doucement sa vie, installé à la longueur d'une demi-journée en face de son home, troublait sa quiétude et son humeur.

"Je ne veux plus les voir !" finit-il par gronder, et il se retira dans une chambre de sa demeure, donnant sur une courette intérieure. Il la trouva froide et maussade et, quelques minutes après, il était de retour dans son living-room, planté derrière les rideaux et les yeux fixés sur les trois petites vieilles sur le banc.

"Je pourrai bien les tuer" se dit-il un jour. Et le soir, même, comme le sommeil se dérobait, il se complut à commettre un triple meurtre en imagination : il tranchait la tête de couleuvre ; Il plongeait un long couteau dans le ventre de la femme lunaire ; Et, à grand coups de marteau, il écrasait la Larve. Ce rouge projet le réjouit au poin qu'il s'endormit en riant. Le lendemain, il reprit sa place derrière les rideaux, la tête encore pleine de pensées  vengeresses, quand soudain, un frisson d'épouvante le secoua : les trois vieilles tenaient leurs yeux braqués sur la fenêtre, leurs regards perçant la guipure les rideaux et s'emparant des siens. Trois paires de yeux noirs comme des disques de jais et terriblement immobiles. Une cloche conventuelle sonnait dans le soir, quand Merrywater se détourna du banc vide, d'où il n'avait pas vu disparaître les petites vieilles. Ses membres étaient lourds, et il dut faire un effort pour les mettre en mouvement. Il se rendit à peinte compte que, pendant des heures, il était resté figé sur place, les yeux rivés aux terribles yeux noirs de vieilles. L'emprise des regards noirs se répéta-t-elle ? Qui le saura jamais ? Un soir, entre chien et loup- les premiers réverbères s'allumaient au fond de Golden square - Merrywater vit, pour la première fois, les trois vieilles se lever et quitter le banc.

Il poussa un grand soupir, se couvrit la tête de son désuet chapeau-montant et prit la porte. Les vieilles s'éloignairent d'une lente démarche oscillante ; elles quittèrent le square par Brewer street et s'engagèrent dans le dédale de rues, de ruelles et de venelles du Quadrant. M.Merrywater les suivait, mû par une force obscure qui le poussait aux épaules et à laquelle il ne songeait guère à s'opposer. Elle entrèrent enfin dans une cour remplie de formes vagues, franchirent un portail qui bâillait dans l'ombre et montèrent les marches d'un escalier de pierre, Merrywater toujours dans leur sillage. Celui-ci se vit soudain au milieu d'une grande chambre nue qu'éclairait la leur rouge du soleil couchant. Là, pivotant comme de hideuses poupées mécaniques, les trois vieilles se retournèrent et fondirent sur lui comme des oiseaux de proie.

Tête de couleuvre lui ouvrit la gorge d'un coup de hache.

Pleine Lune lui enfonça un couteau à double tranchant dans le ventre.

La Larve se mit furieusement à lui briser les os avec gros marteau de carrier.

Puis, dans une pièce voisine, dallée de granit bleu, elles découpèrent habilement le cadavre, prélevant les quartiers de chair et incinérant les débrits dans un énorme fourneau de brique et de tôle, leurs yeux de jais luisant de convoitise et la bave leur moussant aux lèvres. Huit jours plus tard, les trois petites vieilles s'installèrent sur un banc de Red Lion square, en face des fenêtres de l'appartement occupé par M.Edouard Doublechin, un célibataire entre deux âges, gros, bien portant et d'humeur fort casanière...

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commentaires

Maja 29/03/2006 04:20

C'est le genre d'histoire bizarre, sordide et noire que j'aime.  Ces vieilles femmes aux apparences douteuses (un thème que j'aime beaucoup aborder d'ailleurs dans mes histoires), qui arborent un caractère surnaturel et  inquiétant, ont l'air innofensives, mais dissimulent en fait de cruels secrets.  Je fouille dans ton blog... Je commence un peu à la connaître, mais il y a tellement de sujets intéressants à voir et lire. Bisous à toi ! Maja.   

domi 29/03/2006 08:56

salut Maja ...
Nous avons les mêmes guoût pour les histoires macabres et subtiles. J'aimerais en écrire, mais c'est vrai que c'est vraiment particulier comme ambiance et tout le monde n'aime pas ....c'est pourquoi je mets dans mon blog toutes sortes de légendes et de contes et de temps à autre je place ce genre d'histoire... bonne journée à toi bises

Titia 11/03/2006 20:52

J'adore l'histoire qui se répète...

Domi 12/03/2006 01:07

Dans les récits d'humour noir c'est souvent le cas et les crimininels qui sont bien souvent insignifiants parviennent toujours à tromper tout le monde c'est génial @+

Anne-Lise 07/03/2006 22:05

Mais ça va pas d'foutre les j'tons comme ça aux gens :))) Pas mal le conte, à n'pas raconter aux enfants mais pas mal ;) Bonne soirée

Domi 08/03/2006 14:54

C'est pour cela que je mets un avertissement au début du conte... on ne sait jamais !!!! Dans le monde de domi, tu trouveras, mes écrits qui sont moins violents quand même Bonne soirée @+

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